La Base aérienne tactique 190 de Hanoi Bach Mai, support aérien de la bataille de Diên Biên Phu, 21 novembre 1953 - 7 mai 1954

La mission de la base est de ravitailler les points d’appui du Delta, de la Haute région et des Calcaires, ainsi que l’appui feu avec des chasseurs lorsque ces points sont attaqués. La bataille de Diên Biên Phú va terriblement alourdir les charges de Bach Mai car elle fournira le support aérien essentiel et principal du camp retranché. Elle deviendra alors la plus grosse base opérationnelle de l’Indochine (environ 4 000 hommes) et sera ainsi composée : - 200 officiers ; - 1 500 sous-officiers et hommes du rang ; - 200 hommes d’une compagnie de parachutistes chargés d’élaborer les colis ainsi que de leur largage à bord des appareils ; - 300 Marocains du bataillon de défense de la base ; - 1.500 à 1.700 PIM (Prisonniers et Internés Militaires). 100 à 150 avions y seront stationnés en permanence : - 3 groupes de transport (Dakota), Franche-Comté, Anjou, Béarn, (20 à 40 appareils) - 2 groupes de chasse (Bearcat), 1/8, 1/21, (25 à 35 appareils) - 1 flottille de l’aéronavale (Corsair), (10 à 15 appareils) - 1 détachement de bombardiers (B 26) (3 appareils) - 1 groupe de reconnaissance (Bearcat), EROM 80, (12 à 15 appareils) - 1 groupe d’observation (Morane 500), (15 appareils...) - 1 groupe de liaison (appareils divers), ELA 23 (20 appareils...) Après l’attaque des bases aériennes par le Viet-Minh, le général Navarre fera stationner à Bach Mai la plupart des appareils venus en renfort dans le nord, ce qui portera leur nombre sur la base entre le 7 mars et le 8 mai aux environs de 170 avions. Les compagnies aériennes civiles, Aigle Azur et Air Outre-mer, réquisitionnées, participaient à nos côtés à certaines missions de transport. Basées à Gialam, elles subirent aussi l’attaque du Viet Minh (une vingtaine d’appareils détruits). Très amoindries, elles se replièrent provisoirement à Bach Mai, aggravant encore le stationnement déjà pléthorique des avions, un vrai capharnaüm ! Si la défense de la base, sans cesse renforcée, avait alors faibli, l’intrusion des Viets eût été une catastrophe, voire une hécatombe, étant donné l’enchevêtrement des appareils sur la plate-forme. Il n’en fut heureusement rien, car Diên Biên Phú, privé de soutien aérien et de la quasi-totalité de sa logistique, eût rapidement succombé, sans aucun doute bien avant sa chute historique du 7 mai 1954. Au plus fort de la bataille, l’intensité aérienne de nuit et de jour dépassait celle de l’aéroport d’Orly (dixit le général Léchères). Le personnel navigant fera face avec un courage exemplaire aux missions qui, sans discontinuer, ne cessaient de croître chaque jour. Quant au personnel au sol, la mise en œuvre des appareils l’accablait et il frisait l’épuisement. Aucun renfort ne pouvait nous être donné. Une seule solution : les P I M, mais à quel risque ? Employer des prisonniers pour lutter contre leurs frères ! Difficile à envisager ; pourtant, dans la conjoncture, il n’y avait pas d’autre moyen. Ces prisonniers avaient construit la piscine de la base dans un temps record et sans incident, ce qui plaidait un peu en leur faveur, mais un peu seulement. Le commandant du camp et le responsable des prisonniers, un instituteur (assez francophile), consultés, demandèrent 24 heures de réflexion. Puis ils donnèrent leur accord en se portant garants de la loyauté des P I M à condition qu’ils ne soient pas employés à l’armement des appareils ; un euphémisme car tous les éléments concourant à leur mise en œuvre aboutissaient, in fine, à leur armement. Le Haut commandement, en particulier le général Cogny, commandant les troupes du Tonkin dont celles de Diên Biên Phú, déconseilla, sans toutefois l’interdire, l’emploi de ce type de personnel, trop risqué et contraire aux lois de la guerre. Le général prévint personnellement Duranthon qu’il ne serait pas couvert et, en cas d’incident, considéré comme seul responsable. La rage au cœur, Duranthon passa outre : sans l’aide des P I M les missions ne pouvaient plus être assurées. Ceux-ci, bien encadrés par nos sous-officiers, se conduisirent parfaitement, sans aucun incident ni évasion, et tout se déroula bien, mais non sans appréhension et c’est peu dire. Les Viets savaient fort bien que, sans les avions, le camp retranché ne pouvait tenir. Aussi attaquèrent-ils toutes les bases aériennes pour y détruire au sol les appareils. Ce fut pour eux un immense succès. Ils en neutralisèrent un très grand nombre, notamment à Cat Bi et à Gialam, la base sœur de Bach Mai, à une quinzaine de kilomètres. Seule Bach Mai ne fut pas inquiétée. En effet, sa défense, bien étudiée et bien réalisée par le service d’infrastructure de la base aidé du Génie militaire de la place d’Hanoi, fut à la hauteur et permit à son personnel marocain, bien encadré par son commandant, un officier supérieur de l’Infanterie de marine, de dissuader n’importe quel assaillant. Quel soulagement et quelle fierté devant un tel résultat qui se passe de commentaires ! Le général de Langlade, adjoint défense du commandant en chef, inspecta en urgence, dès cette offensive viet, les bases aériennes et demanda par note circulaire à leurs commandants de s’inspirer de ce qui avait été fait à Bach Mai. Le général Navarre, commandant en chef, avec sa courtoisie habituelle, vint féliciter dans son bureau André Duranthon. Le camp retranché de Diên Biên Phú cessa le combat le 7 mai 1954. Notre déception fut immense : tant d’efforts, de dévouement et de sacrifices avaient été inutiles. Une aide aérienne américaine, un moment envisagée, eût sûrement changé le cours des événements. Il est maintenant trop tard. La France a perdu une bataille mal engagée. Quelques-uns des équipages de Bach Mai ont disparu. Des pertes limitées, mais c’est toujours trop ; aucune au sol. La base aérienne sort grandie de ces terribles épreuves qu’elle a toutes surmontées et sans jamais que le Viet Minh ait même tenté de l’attaquer. Le personnel navigant et non navigant a bien mérité de l’armée de l’air qui le récompensera d’ailleurs, comme il est d’usage dans l’armée, “en la personne de son chef”. Il recevra pour services exceptionnels la cravate de commandeur de la Légion d’honneur, accompagnée de la citation suivante : Officier supérieur de très grande valeur qui a accompli, comme commandant de la base aérienne de Bach Mai, une œuvre exemplaire, tant pour les constructions de la défense de la base que pour le soutien logistique des unités aériennes. Fanatique du vol, a, malgré sa lourde tâche territoriale, participé à l’action aérienne et notamment à la bataille de Diên Biên Phú, partageant les risques et les fatigues des équipages. Totalise en Extrême-Orient 601 missions de guerre N° 2 en 1.185 h 10 de vol. (A exécuté 83 missions pendant la bataille, en qualité de pilote sur les différents appareils de sa base). Le lieutenant-colonel Duranthon dédia cette haute distinction, avec beaucoup d’émotion, de reconnaissance et d’affection, aux 4.000 hommes de la base qu’il eut l’honneur de commander en des temps particulièrement difficiles et qui en furent, eux, les vrais récipiendaires. C’était il y a 50 ans déjà !